Partager l'article ! Episode 26 : Entre deux mondes: C’est l’histoire d’une Libanaise qui va en Europe. Elle commande une boule de glace vanille dans ...
UNE BLONDE
FACE
A LA CRISE
C’est l’histoire d’une Libanaise qui va en Europe. Elle commande une boule de glace vanille dans un bistrot et le serveur lui répond en pointant la carte :
- C’est une coupe de 3 boules. Vous voulez trois boules vanille ?
- Non, je veux une boule vanille s’il-vous-plaît, répond la Libanaise
- C’est une coupe de trois boules, comme je vous le disais…
- Vous ne pouvez pas me donner une seule boule ?
- Non, désolé. C’est trois boules ou rien.
- C’est absurde ! J’ai vraiment envie de cette glace mais je n’ai pas assez faim pour les trois boules !
- Ben vous en laisserez deux alors !
La Libanaise a avalé sa boule de glace en se demandant ce qu’était que ce monde où l’on vous force à consommer, où l’on vous donne trop pour jeter ensuite. Elle s’est dit « alors c’est ça le monde développé » d’un air de dégoût.
C’est aussi l’histoire d’un Européen qui vit au Liban, un ami de la Libanaise friande de glaces. Il va chez son marchand d’outils préféré – qui vend un peu de tout d’ailleurs- pour acheter un marteau. Le marchand lui répond :
- Je n’ai pas de marteau en ce moment, désolé ! Par contre, j’ai cette superbe scie.
- J’ai besoin d’un marteau !
- Vous voyez, elle a des dents de tailles différentes, très pratique, en acier brossé et surtout un manche particulièrement robuste.
- Mais je veux un marteau, conteste l’Européen d’un air excédé, vous en aurez quand ?
- Je ne sais pas, c’est selon arrivage, vous savez comment c’est, j’ai passé la commande des marteaux il y a un moment, répond le marchand sincèrement navré. En attendant, vous pouvez toujours utiliser le manche de la scie pour planter vos clous, vous voyez, il est très, très robuste.
- Merci, je vais me débrouiller autrement !
L’Européen rentre chez lui en songeant intérieurement : « c’est épuisant, il peut pas juste me dire qu’il n’a pas de marteaux, au lieu d’essayer de me refourguer une scie ! A ce degré d’imbécillité, faut pas s’étonner que ce pays soit sous-développé ».
En entendant ces deux histoires, mon esprit a aussitôt commencé à naviguer entre les deux mondes, celui du trop-plein et celui de la pénurie… en me demandant auquel des deux j'appartiens vraiment.
Je dois avouer que je me suis reconnue dans le marchand d’outils car moi non plus je n’ai pas de marteau ! Un jour j’ai voulu accrocher un tableau et j’ai attrapé ce qui me tombait sous la main – un vase en porcelaine bien épais – pour tenter d’enfoncer le clou dans le mur. Le vase s’est brisé, j’ai eu de la chance de ne pas me blesser. J’en ai conclu que les clous étaient certainement horriblement méchants, sinon ils n’auraient pas réduit en morceaux un si joli vase ! J’ai décidé de ne plus jamais utiliser de clous et j’ai posé mon tableau sur la cheminée. J’aurais été ravie si mon cousin n’avait pas fait remarquer que mon tableau serait mieux accroché au mur, près de la fenêtre. J’ai failli lui dire franchement ce que je pensais des clous mais il se serait moqué de moi, comme toujours, alors j’ai préféré me taire.
Et j’ai fait ce que je sais faire de mieux : je suis retournée dans mon monde à moi. Dans mon monde, il n’y a pas de marteau, pas de clous, car il n’y a pas besoin de frapper, de percer. Les différents éléments s’encastrent naturellement et tiennent non pas par la force tout-court, mais par la force des choses. La grâce, l’équilibre.