
Surfant depuis plusieurs jours sur une courbe de motivation ascendante, j’ai réussi à décrocher un entretien d’embauche pour un poste de rédacteur multidirectionnel à l’ESC Caen-Dieppe-Rouen. C’est en tout cas ainsi que je définirais le job, après une lecture attentive de l’offre d’emploi et deux pré-entretiens téléphoniques étonnamment réussis avec les responsables overbookés de la Communication.
Les ESC ou Ecoles Supérieures de Commerce ne font pas vraiment partie de mon champ d’incompétences mais j’ai décidé de ne pas chipoter, la ligne de flottaison de mon compte en banque commençant à présenter des signes avant coureurs de naufrage.
A grands renforts de dictons du genre « le mieux est l’ennemi du bien » ou « nécessité fait loi » et de coups de pied au fesses, je réussis à prendre un train du matin pour la Normandie.
A l’aube – 9h30 – j’arrive donc à Caen, ou à Rouen ou à Dieppe ; il est bien trop tôt pour que je sache où je suis exactement. Je sors de la gare pour tomber aussitôt sur une confiserie et un « coiffeur pour dames ». Les « coiffeurs pour dames » ont un charme fou. Ils incarnent la stabilité immuable des villes françaises de moins de 100 000 habitants qui refusent que les « dames » soient devenues de simples « femmes » puis vulgairement des « meufs » depuis la libération féminine. Ils défendent la tradition et la distinction, à l’aide de leur arme la plus farouche : les bigoudis.
Pour anéantir le trac qui commence à me nouer l’estomac, j’entre dans la confiserie où j’achète 400 grammes de spécialités locales sucrées que j’engloutis avant même d’être passée à la caisse, sous le regard dubitatif voire méfiant de la femme du confiseur. Elle réceptionne sèchement mes 5,80 euros et le sac de bonbons vide que le lui tends en m’indiquant la porte des yeux. Elle a un brushing en forme de casque à frisettes : le « coiffeur pour dames » d’à côté a dû mobiliser quinze régiments de bigoudis pour arriver à un résultat aussi spectaculaire.
L’estomac ragaillardi, je saute dans le bus et pendant le trajet, j’évite de regarder le paysage pour ne pas me laisser distraire. Je tente de me préparer mentalement pour l’entretien mais je ne peux pas m’empêcher de repenser aux frisettes de la dame de la confiserie : combien de temps de pause sous le casque chauffant a-t-il fallu pour obtenir un tel volume ?
Par miracle, je descends du bus à la bonne station. Je traverse une zone de bâtiments et d’arbres préfabriqués et je tombe assez vite sur l’entrée monumentale de l’ESC, où le visiteur est accueilli par les bennes – non moins monumentales - à ordures.
Arrivée dans les locaux, je croise un panneau d’information indiquant que l’ESC organise un séminaire d’une semaine sur la Crise Financière Internationale, pour évoquer « les pistes d’orientation et de dépassement du problème transnational de désorientation globale du système » ou quelque chose comme ça. L’activité des salons de coiffure n’a pas du tout été affectée par la Crise en tout cas ; c’est mon coiffeur qui me l’a dit. Ca m’avait rassurée.
A 10h pétantes, j’attends dans un couloir à moquette grise fine non tachante non peluchante, pas très gaie. A 10h10, je me trouve enfin face aux deux responsables de la Communication. L’homme porte un costume et la femme un tailleur, tous les deux gris-moquette. Leur teint aussi est assorti à la moquette. Ils ont l’air grave de ceux qui ont fait la Crise Financière Internationale, comme d’autres en leur temps avaient fait la guerre du Vietnam. Je voudrais bien leur remonter le moral. Je décide de porter plus souvent des couleurs sombres par solidarité ; je n’aurais pas dû mettre un pull rose. Ni un mini-kilt rouge. Je me sens assez stressée et légèrement en décalage.
L’élément féminin du tandem gris-moquette me dit gentiment de me mettre à l’aise et me demande si j’ai des questions. Le stress m’empêche de réfléchir, mon instinct a repris les commandes. Je réponds du tac au tac :
- Quel est le salon de coiffure le plus proche, je veux dire le plus proche de l’Ecole ?
Ma spontanéité m’a permis d’attraper le train de 11h15 pour Paris.
Crédit image :
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